Extraits choisis
Concours pour le poste de maître de conférence à l'École Nationale Supérieure d'Architecture et de Paysage de Bordeaux - Juin 2020

Temporalités : qu’est-ce qu’une architecture contemporaine ?


Pour ce faire, il nous est indispensable de connaître et comprendre notre patrimoine, les édifices incontournables livrés par l’histoire de l’Architecture antique et récente, de connaître et comprendre la production actuelle en l’envisageant comme le patrimoine de demain.

Questionner la création et la construction dans le temps par le sujet, le programme ou la matérialité impose également à l’étudiant de formuler une réponse argumentée et de se positionner dans une réalité actuelle et à venir.

Réhabiliter, construire neuf mais pérenne et réversible ou construire éphémère, démontable et recyclable, sont des postures contemporaines responsables et expérimentées.

 

Atteindre la monumentalité* :


* Définition Larousse: Caractère puissant ou grandiose d'une œuvre d'art, qui peut résulter de ses dimensions, mais aussi bien de ses proportions et de son style [...] ce qu’il y a de plus propre à étonner l’intelligence, à imposer le respect, à subjuguer l’imagination
 

Concevoir une architecture par un processus structurel impose un retour immédiat au simple Acte de bâtir, expérimenter la matière et sa mise en œuvre, comme le fait le collectif espagnol Ensamble pour « la Maison Truffe » ou ses sculptures géantes dans les déserts américains. C’est juxtaposer, empiler, assembler des briques pour obtenir une voûte, emboîter pour ériger une charpente ou un plancher caisson, chercher et connaître les nouvelles technologies pour construire en pierre massive, mouler des poteaux champignons et les superposer à l’infini...
Après tout, les pyramides Aztèques ne sont qu’un empilement de pierres non taillées sur terre plein dont les joints sont magnifiquement décorés de minuscules cailloux multicolores, sur 70m de haut... L’ordonnancement, la composition deviennent incontournables dans ces expérimentations.

Les projets s’installent ainsi sans complexe sur des territoires réels en dialogue avec le contexte urbain et abritent des programmes ouverts, en assumant leur caractère monumental.
 

Humanisme et engagement


Les exercices de projet sur site réel et la proposition de programmes justes dans le contexte social et climatique doivent permettre aux étudiants d’ouvrir leur regard sur le monde et d’apprendre à l’observer, le connaître et le comprendre en élaborant ce qu’ils peuvent y apporter, en tant qu’architectes.

Notre seule responsabilité est de construire des aménités urbaines et architecturales, fondées sur une éthique, une intuition et un bon sens infaillibles.
Reconnaître, observer, savoir, qu’une matière particulière et quelques couleurs suffisent à générer l’émotion du travail d’Anna Heringer, que la douceur surgit d’un tronc d’arbre ou d’une bouche d’égout ou sur un mur gigantesque quand Nespoon (street-artiste) décide comme unique bataille d’aller « fleurir le monde ».

Le risque

Intervention aux Tables ouvertes de l'association "Va jouer dehors", septembre 2020

kadjou sambe.jpeg

Pour illustrer ce thème, j’ai choisi l’image d’une surfeuse.

Elle, c’est Khadjou Sambé, certains d’entre vous ont dû voir ces images récemment car elle vient d’être nommée pour représenter son pays aux Jeux Olympiques.

C’est la seule femme surfeuse professionnelle du Sénégal.

Au-delà du risque même, intrinsèque à la discipline sportive, son risque à Elle, c’est d'être allée à l’eau. 

On lui avait interdit l’Océan et ses vagues, juste parce qu’elle est une fille ...

 

(…)

 

La création sans risque  ? 

Evidemment non.

Parce qu’on n’invente pas sans expérimenter, 

On ne découvre pas sans imaginer

Et il n’y a trop souvent pas de bon projet sans désobéissance, pour reprendre les termes de Renzo Piano

 

A l’échelle de mon humble expérience d’architecte, je peux affirmer que la prise de risque, en réalité, c’est juste « Ne pas y aller » et risquer de se décevoir soi-même.

Suivre ses convictions 

Imaginer et défendre l’Evidence

Défendre le bon sens en dépit ou contre des règles trop arbitraires, restrictives ou sécuritaires.

Ici, nous n’aurions jamais pu proposer une esplanade avec un programme de parking sans désobéir aux règles de la consultation.

Là-bas, nous n’aurions jamais pu offrir à un tribunal un parvis couvert, pourtant élémentaire pour un monument de ce type, sans sortir des limites de la parcelle pour qualifier un petit morceau d’espace public.

 

L’expérimentation, ça se provoque, ça se porte, ça se partage

 

Alors puisqu’ici sont réunis les différents acteurs de la ville : maîtres d’ouvrages, promoteurs, investisseurs, politiques,

je crois que la chose la plus intelligente que l’on puisse faire pour la ville de demain, celle en construction : c’est PARTAGER ce risque ensemble. 

Evidemment le créateur sera le plus souvent à l’initiative d’une idée, d’un pari, mais quel qu’il soit, urbaniste, paysagiste, architecte, sociologue… il a besoin d’être soutenu !

 

Alors je Vous invite, 

non je NOUS invite 

 

à RISQUER ENSEMBLE :

 

- risquer de remettre de l’archaïsme dans la construction

- risquer de conserver les bâtiments, de les regarder, de les ré-investir

- risquer de rendre la ville piétonne

- risquer de faire des trottoirs trop larges

- risquer de construire des logements trop grands

- des logements trop hauts

- risquer de mettre des bancs sur les places

- de rendre invisibles les grilles des jardins publics

- risquer de rendre les toitures accessibles

 

- risquer de mettre les pieds au Parc Corot, juste pour regarder ou écouter…

 

(…)

 

Le risque implique un danger, le danger provoque la peur, 

pour affronter ses peurs il faut du courage...

alors je voudrais finir avec ces mots de Nelson Mandela :

«  J’ai appris que le courage n’est pas l’absence de peur mais la capacité de la vaincre »

HOW LONG IS NOW

Réflexions confinées - 2020

how-long-is-now-jocao-berlin-serie-1170x781.jpeg

"On ne comprend que ce que l’on transforme" Bertolt Brecht

Transformer la matière en agissant sur elle ou avec elle.
Transformer notre patrimoine paysager et bâti, en faisant ressurgir le sens des choses, les traces et la poésie du temps, en créant le dialogue avec une intervention contemporaine juste au service de la qualité spatiale
Transformer la ville, avec clairvoyance et courage, pour que de l’espace public jusqu’au plus petit logement,
elle ne soit qu’une collection de lieux des possibles pour ses habitants.
Transformer notre territoire à toute échelle pour que chaque pierre, chaque élément choisi dans l’acte de bâtir fasse sens dans la nouvelle ère qui se dessine et participe à une humanité responsable.

« « Gaïa », terre vivante, qui s’agite et rend les coups... Nous sommes faces à Gaïa
(...) L’apocalypse est un thème positif, enthousiasmant, grâce auquel on peut se débarrasser de faux espoirs. C’est donc ce qui rend notre époque si intéressante, et même sensationnelle.
(...) L’urgence est de savoir dans quel espace et à quel moment de l’histoire nous sommes.
Pour faire face, il faut innover »

Bruno Latour, sociologue, Le Monde Avril 2020

Les Ecoles d’Architecture constituent de précieux territoires de partage.
Un partage entre sachants et étudiants, un partage créatif concret et intellectuel.
La violence, la rapidité et les transformations intrinsèques de la pandémie que nous traversons questionnent. Le monde cherche des réponses auprès des économistes, des chercheurs, des sociologues, des philosophes, anthropologues et architectes.
Les Ecoles d’Architecture sont aussi le lieu d’élaboration de ces réponses, notre responsabilité est de les formuler ensemble pour Imaginer quoi et comment construire, ou ne pas construire dans cette nouvelle réalité.

(...)

Humanisme et engagement

Prendre du plaisir et avoir l’ambition d’offrir du rêve ou simplement une réalité généreuse, impose le don, l’écoute des autres, de leurs besoins, mais aussi de leurs envies. On ne construit pas pour soi.
Une architecture attentive est un magnifique territoire de partage et de recherche d’évidence.
Les exercices de projet sur site réel et la proposition de programmes justes dans le contexte social et climatique doivent permettre aux étudiants d’ouvrir leur regard sur le monde et d’apprendre à l’observer, le connaître et le comprendre en élaborant ce qu’ils peuvent y apporter, en tant qu’architectes.

Notre seule responsabilité est de construire des aménités urbaines et architecturales, fondées sur une éthique, une intuition et un bon sens infaillibles.

Entretien avec Fabrice Lextrait – 3 Mars 2017

Extraits de La Friche Terre de Culture – Editions Sens&Tonka

« Kristell Filotico est sans doute la résidente temporaire la plus jeune et la plus récente. Sélectionnée dans le cadre d’une « discussion » par les maîtres d’ouvrage des logements (…) proche du dialogue polymorphe avec les commanditaires, les résidents et bien sûr les habitants, elle est l’architecte maître d’œuvre d’un projet-processus de logement rare en France. Hélas, ce projet est arrêté par la Ville ayant refusé son installation sur le site… »

 

« Que signifie la notion d’Habiter Autrement ?

  • C’était le sujet de mon diplôme : Réflexions sur les différences : 26 logements au Panier… Aujourd’hui le nom qui a été choisi par le collectif est La Belle Ensemble, et je m’y retrouve totalement par ses dimensions poétique et politique. Une des caractéristiques que nous avons soulignée lors de notre première rencontre avec les habitants, c’est qu’ils ont d’ores et déjà une appropriation du projet et une projection que nous n’avons jamais rencontrée ailleurs. Ils se connaissent, ils sont très attachés à La Friche et ont déjà des moments de vie partagée. Ils ont des histoires liées à ce lieu, et la diversité des origines transcende le tout. Le voisinage existe avant même la cohabitation dans l’immeuble. (…) Les habitants de La Belle Ensemble ont aussi la volonté d’ouvrir la porte de leur logement et de s’ouvrir aux artistes dans une relation qui reste à écrire.

Quelles sont les contraintes sur une aventure constructive de cette nature ?

  • Le budget, bien sûr, mais également la densité construite sur le terrain. (…) L’autre astreinte, habituelle et insupportable, c’est la typologie. Un T2=46m2, un T3=60m2, un T4=73m2. Ici nous allons la contourner et il est très intéressant de discuter avec des familles qui veulent et peuvent avoir la surface d’un T5, en fonction du nombre d’enfants, mais qui souhaitent l’aménager en T3. Cette liberté nous l’avons et elle nous permet de jouer différemment avec les contraintes.

Comment l’écriture se forge-t-elle ?

  • Avec des seuils et des transitions. Avec des entre-deux. Avec une réflexion sur le rez-de-chaussée, qui doit impérativement être ouvert sur la Friche. (…) L’architecture que nous souhaitons concevoir et construire est faite pour que les habitants puissent jouer avec elle. Il faut que la surface que nous donnons aux habitants soit évolutive. Nous recherchons dans le travail d’écriture une pérennité des éléments porteurs qui sorte d’un vocabulaire éphémère en vogue. (…) La minéralité du projet me semble dictée par le climat dans lequel il s’inscrit : ces logements sont par défaut méditerranéens, ils l’assumeront dans leur conception et dans leur expression.

Kristell, le projet s’est fondé sur une démarche concrète ?...

  • Nous avons tout de suite organisé un premier atelier de rencontre, moment fondateur d’une réelle cohésion pour notre travail. Chacun s’est présenté, a expliqué ses besoins, ses motivations… Beaucoup d’émotions partagées… J’ai proposé une méthode de travail totalement expérimentale. Christian Abbes et Alain, mais surtout Pierre, qui avait accompagné de nombreux groupes en participatif, ont été surpris et réticents, mais ils m’ont fait confiance. Je voulais rencontrer chaque famille, chaque habitant avant même de commencer à réfléchir au projet. J’étais convaincue que leur histoire, leur quotidien, leurs rêves allaient faire plus que nourrir le projet : le fabriquer.

Deux autres ateliers participatifs ont été organisés avec des entretiens d’une heure au moins pour chaque foyer, certains réservés aux enfants et d’autres aux femmes. (…)

Cette méthode a perturbé nos idées établies sur plusieurs thèmes fondamentaux du projet, comme le choix de l’orientation des pièces, l’envie d’habiter en hauteur, un enthousiasme pour des typologies à patio, le désir d’une cuisine fermée, etc… Ce travail commun et colossal a été largement documenté et filmé par Jeff Comminges, puis synthétisé sous forme d’un book d’une richesse extraordinaire, matière du projet.

 

Alors nous avons tenté d’imaginer une évidence. Offrir une surface supplémentaire appropriable, par des circulations élargies habitables et des espaces non définis. Construire en béton pour des raisons de coût liées au contexte local. Créer une insertion minérale dans cette Friche qui n’en serait pas une autrement. Sculpter cette minéralité dictée par le climat dans lequel s’inscrit le projet. Fabriquer une installation structurelle intégrant sa reconversion possible en ateliers d’artistes, en classes d’école… Pour nous cette approche est la seule approche contemporaine envisageable de l’architecture.

 

Et à l’écoute de la volonté d’« Amoncellement des utopies » formulé par Alain Arnaudet, d’expérimentation de Christian Abbes, de verticalité de Matthieu Poitevin, nous avons travaillé en maquette pour réellement empiler ces 26 logements à l’image des souhaits exprimés par leurs futurs occupants. (…)

Nous avons voulu construire un empilement de rêves.

 

Certains voulaient habiter en rez-de-chaussée, d’autres en hauteur, voir le parc de la maternité depuis leur salon ou leur chambre, prendre le café avec le soleil du matin, beaucoup rêvaient d’une vue sur les voies ferrées, évocatrices de voyages, d’ailleurs… Naturellement le bâtiment s’est donc installé en L, sur 7 niveaux au « sommet », ouvert sur un jardin formant cour commune avec la crèche, complété d’une construction de deux niveaux abritant les espaces communs, logements d’artistes et colocs (…)

Selon les principes de l’habitat intermédiaire, les logements se décalent à chaque étage, la toiture devient terrasse sans création de surface hos œuvre brute supplémentaire. Les surfaces extérieures sont ainsi bien plus généreuses qu’au programme !

Sans rien vouloir ôter à la recherche architecturale qui a été celle de l’agence, le projet de La Belle Ensemble constitue réellement l’image de la superposition des volontés exprimées par chacun et représente une expérimentation de conception unique, appartenant à chaque acteur de cette aventure. »